Russie : la rivière Vodka
Rédigé le 15-01-2008 à 10:02 par rpc admin
Par Numa Marengo
Quelqu’un a dit un jour que les petits poissons étaient les plus difficiles à prendre, car on ne les voyait jamais dans les magazines de pêche. On peut alors en dire autant des voyages de pêche manqués et des capots : à en croire les revues et leurs auteurs, ils ne connaissent que des succès et il suffit de prendre un billet d’avion pour impressionner pellicule et lecteurs…
Lorsque Patrick Sébile me contacte pour l’accompagner en Russie, nous ne tardons pas à rêver tout haut des brochets géants de la Volga, et de cet environnement remarquable entre tous. Car c’est du delta de la Volga dont il s’agit, et il ne me faut qu’une minute pour dire oui.
Je retrouve donc quelques semaines plus tard Patrick à Milan, où nous attend notre vol pour Moscou. Son distributeur en Russie, Dimitri, nous y attend et s’est chargé de tout. Nous sommes très excités : je reviens du Danemark où la pêche fut phénoménale et je suis encore sous le coup de sensations fortes et des décharges d’adrénalines des grands brochets scandinaves. Mais cette destination mythique qu’est le delta est encore plus motivante, et même Patrick qui a fait plusieurs fois le tour du monde semble plus impatient encore que moi !
Dans l’aéroport, un homme rôde parmi la ligne de douaniers. Il a une casquette Sert sur la tête, ce doit être notre chauffeur… Deux heures plus tard, nous sommes à la gare et lui aura changé pour une casquette Sébile. Dimitri est là, accompagné de son fils Denis. Tous deux parlent un très bon français et c’est une bonne nouvelle en soi : nous n’en serons que plus confortables.

Train de nuit
Nous avons donc un train à prendre. Un train qui a dû abriter en son sein la moitié de la Russie au regard de son âge… Un train « pas très bien et un peu spécifique » comme le dit Dimitri avec son accent inimitable. Ce ne sont que des wagons-couchettes, qui emportent les voyageurs sur des distances considérables à travers tout le pays. Devant chaque wagon stationnent plusieurs uniformes qui contrôlent les billets d’un œil torve. Je monte donc avec tous mes bagages. Il y fait une chaleur étouffante et le couloir est si exigu qu’il y est très difficile de s’y croiser. J’abandonne mes affaires dans notre compartiment, où Dimitri se charge de gérer le mince espace, puis je ressors aussitôt prendre une bouffée d’air fraîche ainsi qu’une photo de l’antiquité qui sera notre ciel étoilé pour quatorze heures !
Mais arrivé à hauteur de la locomotive, j’ai déjà repéré le groupe de policier qui discute tout près. Pour ne pas avoir l’air de chercher à duper mon monde, je m’installe franchement à côté d’eux pour prendre ma photo. Je sais que je n’ai que le temps d’une obturation ou deux. Clac ! Clac ! Une main leste me retourne pas l’épaule. Le plus petit des policiers me tance vertement. Je prends un air dubitatif autant qu’innocent : « En français ? In english ?
_ …
_ …
_ No foto. » Mon sort était scellé, je n’avais plus qu’a retourné à mon wagon, ma pâture, mon enclos, mon droit être.


Mais trêve de littérature.
S’entasser à quatre dans 4 mètres carrés n’aide pas à la résolution de la chaleur excessive qui règne dans les wagons. J’ai bien cherché à m’évader en marchant un peu dans le train, mais chaque wagon est gardé par un contrôleur qui ne comprend absolument pas pourquoi je voudrais visiter d’autres wagon que le mien –sinon pour commettre quelque acte répréhensible, bien sûr.
La vie à vau-la-vodka
Me revoilà donc assis sur ma couchette, au contact vraiment très chaleureux de mes amis. Dimitri s’empare soudainement du problème et dégaine une bouteille de vodka de son sac, qui ni une ni deux commence à rendre l’âme dans les tasses à café qu’il nous tend. Après quelques verres, je me souciais déjà moins des brochets, et j’imagine qu’après quelques années, on ne se soucie même plus de la vie, car la vodka st sans aucun doute l’une des boissons les plus corrosives pour l’esprit. Elle rend fou le sage et amnésique le juste, ramenant tout homme à une forme fanée et rachitique de lui-même, par l’autodafé de ses gorgées courtes et dures comme les pattes d’une tique gorgée de sang.

Patrick, lui, ne boit pas d’alcool. Il s’inquiète de notre provision d’eau. Dimitri est décomposé et désolé : il n’a pas pensé à l’eau ! Et c’est en ressassant cette terrible nouvelle que je fermerai les yeux, la gorge follement sèche et le cerveau vide, comme rincé au Whitespirit. La nuit sera longue et pénible. A mon réveil, j’ai un casque terrible qui me rentre dans le crâne. Je sens que toutes les énergies de mon corps m’ont quitté en vidangeant dans ma tête le bon comme le mauvais. C’est comme se réveiller un matin sans biographie, privé de ce qu’on est, comme dépouillé durant son sommeil par une main inconnue venue triturer dans sa tête le contenu d’une existence pour y arracher dans la précipitation tout ce qui peut tenir entre des doigts avides. Mais ce que je ne savais pas à cette minute précise, c’est que ce serait ainsi tous les matins de mon séjour… Denis a un large sourire. Ses yeux sont comme percés d’un cœur qui en a fini de palpiter. Il me tend une bière ouverte, « bien fraîche ». Bienvenu en Russie.
Russie profonde
Par la fenêtre, interminablement, la forêt défile. Pleine, claire, molle, infinie. Parfois un village est posé le long de la voie. Vide, sombre, dur, inachevé. Le bois de construction est gris sombre, l’ensemble confère au village une allure tragique, presque morbide, que souligne encore l’effort de gaieté apporté à certains volets par des peintures vives. C’est la Russie profonde. Mais elle diffère de la France profonde en ce que la France profonde est celle qui repose en son fond, tandis que la Russie profonde se regarde comme une eau trouble : la profondeur s’y constate mais ne se laisse pas mesurer à l’observateur. La Russie profonde est la profondeur de la Russie, et non ce qui gît au fond d’elle.

L’ennui me gagne. La monotonie du paysage, les langueurs de l’alcool et la promiscuité font un balancier lancinant autour de moi. Une ligne électrique coure le long du train. Quelques câbles, sans doute téléphoniques, soutiennent le galop imposé par le lourd convoi, et leurs longues enjambées agiles semblent moquer le pas bref et essoufflé des wagons. Et puis soudainement, l’harmonie se rompt. Un câble repose au sol, puis un second. Le fin coléoptère semble se disloquer sous l’effet de la vitesse, ses pattes toniques l’abandonnent, comme changées en plomb, et s’écrasent au sol en filandres trop lourdes. Plus loin, c’est un arbre qui est couché dans les derniers câbles, boxeur touché et presque abandonné à la mort, qui résiste au sommeil dans une pose douloureuse. « Nous allons bientôt arriver » m’annonce enfin Enton.
Changement de programme
Enton est un confrère, journaliste à la célèbre revue nationale Ribolov. C’est un homme charmant, fin, cultivé et sincère. Il est venu réaliser un reportage sur Patrick et sa gamme, afin de découvrir lui-même les produits et peut-être de la faire découvrir aux pêcheurs russes, désormais très nombreux. J’en profite alors pour le questionner sur le lieu exact de notre périple, mais sa réponse me tétanisera : nous n’allons pas sur le delta, mais sur une autre portion de la Volga. Ses explications et ses arguments sont convaincants, mais j’apprends aussi que la pêche y sera beaucoup plus difficile…

Nous comprendrons vite pourquoi. Un complexe de plusieurs chalets, certes assez luxueux, surplombent un bras de la Volga. Une petite flotte de bateaux en aluminium pour la plaisance (en non pour la pêche) balancent près des pontons. Quelques photos de poissons, plutôt modestes, aux murs de la grande salle à manger, mais aussi des trophées de chasse. Ici la pêche est activité complémentaire de la chasse, et comme partout où il y a des chasseurs, l’alcool et éventuellement les filles peuvent devenir la priorité d’un séjour. D’ailleurs, dès le premier soir le ton est donné : la Vodka brûlera mille fois nos gorges éployées par le rire, et c’est punaisé à une sorte d’état mortel que j’attendrais l’aurore.
De plus, ce que nous craignons arriva : la pêche à la traîne est ici la norme. C’est la caractéristique des camps tournés davantage vers la cueillette de poissons que vers la pêche. Et effectivement, aucun guide n’est vraiment pêcheur. Je me laisserai faire pour cette fois, tenant mollement ma canne d’une main, et de l’autre ma vie arrachée au ventre par la vodka. Patrick, lui, connaît bien le trolling et pour ses besoins promotionnels se prête au jeu. Il capturera le second record de sandre du camp (un poisson pourtant bien moyen) ainsi que quelques jacks. Un exploit salué par tous ici, mais une pêche bien maigre dans l’absolu. En tout cas, les Coolie Minnow Long Lip ont une fois de plus prouvé leur intérêt pour les pêches très profondes, et je crois que les guides locaux se souviendront de la leçon.

Le lendemain, un peu plus dispo ou un peu plus entraîné à la vodka, je suis bien décidé à pêcher. A vraiment pêcher. Mais le guide s’entête : seulement trolling. J’insiste, il persiste. Et pour la première fois de ma vie je quittai un bateau et renonçai à la pêche.
Un dédale magnifique
Mon esclandre matinal, bien qu’on cherchât à le dissimuler en prétextant que j’eusse été fatigué (fatigué, oui, mais de certaines manières de faire, pas de la pêche), remit mon guide dans de meilleures dispositions. Il était ok pour arrêter le trolling, et en signe d’apaisement, je le dédouanai derechef en lui répétant que je préférais un capot, casting, qu’une pêche miraculeuse, trolling. Deuxième effet bénéfique : il m’emmena donc dans une portion de la Volga si magnifique, que j’eus été damné pour la vie de passer ma semaine ici en passant à côté de ça. Un dédale immense, vraiment immense, de roselières, très semblable au delta du Danube en Roumanie que je tiens pour l’un des lieux les plus magiques de la planète, s’étalait devant nous.

Notre guide stoppe l’embarcation à une fourche parmi les canaux. La profondeur est importante, la place stratégique. Nous commençons la pêche. Mais l’eau est cristalline et aucun baitfish ne se manifeste. Très vite je demande au guide de bouger. A contrecoeur il nous pousse de cinquante mètres. Par politesse, je lance quelques fois. Je sais ce que fait notre guide, il fait ce que font des milliers de pêcheurs français ou de n’importe quel pays : il vient sur des postes régulièrement productifs en espérant que le poisson se trouve là ou soit mordeur, mais ne pense pas du tout sa pêche. Je lui explique donc que ces milieux sont très pauvres en nourriture naturelle et que les poissons blancs doivent parcourir de longues distances pour s’alimenter. Et les brochets en conséquence n’attendent pas que le hasard les mène à la famine ou au contraire leur amène pitance. Ils suivent en bergers les bancs de baitfishes. Nous devons donc couvrir un terrain très vaste jusqu’à trouver les petits poissons.

Roulette russe
Je prenais un risque en m’adressant à lui de cette manière. Le guide russe a pour habitude et pour objectif (pour ne pas perdre l’ascendant sur son client) d’avoir toujours raison, et seul. Si je le braque, je perds toute communication avec lui et deviendrai aussitôt le jouet d’un bateau errant aveuglément à travers ce labyrinthe. Dimitri traduit. Un long silence s’installe. Je lance mon leurre à droite à gauche pour donner le change. Puis notre guide prend la parole. Il veut bien essayer mon approche. La pêche pouvait commencer.
Nous allons ainsi tester plusieurs postes. En plus de s’être montré très souple et avoir eu une réaction intelligente, notre guide connaît visiblement de surcroît de très bons postes marqués ; aussi, malgré notre vaine insistance, j’ai définitivement confiance. Et puis nous dérivons soudainement sur une eau trouble. De petits poissons s’envolent, terrorisés, au crissement de notre barque dans les roseaux. Leur paranoïa est encourageante. Je lance un peu triomphalement à l’équipage : « là, mec, ouais, on peut faire quelque chose ». Et très vite les premiers baby pike se pendent aux leurres. Quelques jacks disparaissent dans des nuages de vase, les perches sont là aussi. Les petits vibrations (Flat Shad) de Patrick font vraiment des miracles, et très vite la pêche augmente.

J’en profite pour expliquer au guide le b-a-ba du placement d’un bateau ou les rudiments du guidages (car on en était là : là-bas les guides remontent au thermique la dérive qu’ils s’apprêtent à faire !). Mon idée était que peut-être les gros brochets faisaient partie de la caravane de poissons autour des baitfishes et de leurs petits prédateurs, et je nourrissais le secret espoir que nous les touchions rapidement. Mais à la fin de la journée il me fallait me rendre à l’évidence : ils n’étaient pas là. Je pouvais supposer la présence d’un banc de sandres sous celui de blancs, mais rien de plus et sans doute pas ou peu de gros. De plus, le sandre m’indiffère. Mais j’étais content de la journée et nous avions récolté pas mal d’informations, ce qui dans un premier temps est plus important que des poissons.
Mais alors qu’il était évident que nous devions rejoindre le cours principal de la Volga pour faire de gros poissons, nous décidons de réunir les deux bateaux, le mien et celui de Patrick, à nouveau sur ce secteur. La raison en est à nouveau les besoins de promotion, et si ce n’est la perte de temps au niveau de la pêche, il n’y a en cela rien de critiquable. Mais bien sûr ce ne sera pas une journée très excitante, ni pour Patrick ni pour moi. De mon côté, je me refuse carrément à capturer délibérément des baby pike, aussi je me concentrerai presque immédiatement sur les impressionnants bancs de perches qui hantent ces lieux.
Servis sur un plateau
La vodka et les nuits blanches ou courtes pèsent chaque jour un peu plus sur mes paupières, et en ce quatrième jour je ne suis guère motivé par la pêche. Nous avons prévu de pêcher les secteurs de traîne en lancer-ramener, mais je n’aime pas la pêche en grande profondeur. Je ne me fais par contre aussi souci pour Patrick qui sait très bien exploiter chaque situation de pêche, et dont l’expérience du sandre lui a offert une belle habilité en matière de pêches profondes. Si bien que cependant que Patrick nous offrira une jolie démonstration, je perdrais mon temps et celui de mon bateau à mimer l’action de pêche sans l’incarner d’aucun talent ni la moindre intelligence. Mais en fin de journée, alors que notre guide repositionne notre bateau pour la énième fois, mes yeux tombent sur le fond : un plateau aux algues échevelées semble s’étendre au large. Mon guide me confirme l’impression, mais infirme la proposition selon laquelle il y aurait des brochets. « Mais as-tu seulement déjà essayé ? _ Niet. »

Aussitôt je lui demande d’arrêter cette dérive pour en reprendre une autre sur ce plateau. Et plus nous avançons plus mes yeux s’écarquillent : la zone est vaste et la profondeur y oscille de deux mètres à deux mètres cinquante, il y ondule des hectares d’herbiers denses qui cessent près d’une cassure nettement dessinée en surface par le vent soutenu de cet après-midi d’octobre. Maintenant notre petit bateau est poussé prestement par le vent. J’utilise pour traverser ces zones barrées d’herbier un prototype de Patrick : un Stick Cast flottant de grande taille dans un coloris tiger orangé, tout à fait adéquat sous le vaste ciel sombre qui nous coiffait. Un premier poisson, d’environ soixante, suit le leurre jusqu’au bateau, puis j’en décroche un autre au ras de la cassure. J’ordonne une seconde dérive au guide qui aurait préféré que l’on parle un peu de la soupe et de la vodka, et à nouveau un poisson d’environ quatre-vingts vient pincer le leurre. Erreur de débutant : je ferre à vue et manque ce dernier poisson.
Je suis content de ma trouvaille et dès le soir j’explique cela à Patrick, qui de son côté à tout de même eu de très bons résultats par six à douze mètres de fond. Demain nous pêcherons ensemble ces deux types de poste.
Rendez-vous manqués
Mais intrigués autant que trompés par quelques short bites en grande profondeur, nous insistons trop longuement sur ce qui devait être un banc de petits sandres. De mon côté, je suis moins convaincu que la veille par mon plateau : un vent glacial s’est levé, et nous avons perdu sans doute près de dix degrés. Aussi, quand les dernières minutes de pêche nous tenterons en désespoir de cause une incartade sur le plateau, nous serons à la fois surpris et pétris de regret d’enregistrer deux touches de brochet.

La pêche aussitôt finie il est déjà temps de rentrer. Les bagages sont bourrés à la va-vite et les derniers verres de vodka sont servis sur le parking où les taxis nous attendent. Nous prendrons le bac puis à nouveau le train pour Moscou. Un train plus moderne et plus confortable, qui me fit penser qu’un voyage mal entamé et peu glorieux peut s’anamorphoser en un grand souvenir. C’est pourquoi je ne garderai pas l’amertume d’un rendez-vous manqué quant à ce premier séjour en Russie, mais plutôt l’appât d’un grand retour. Et puis de la même manière qu’on va à la pêche pour pêcher (et non pour prendre des poissons, nuance) dans le voyage de pêche l’important est bien le voyage. Ou alors on devient l’esclave de son propre désir –et un homme doit apprendre à n’être l’esclave de rien, pas même de ce qui lui plaît le plus au monde.

Le société russe, à travers sa littérature et son histoire, nous enseigne cette distance d’avec son propre désir, cette relation ambiguë entre l’ambition que toute vie porte en elle et la modestie inhérente à la destinée. Et c’est peut-être encore ce qui explique que ce pays muât le très germanique marxisme en une chose plus résistante encore au froid des grandes ambitions déçues : le communisme. Toujours est-il que la Russie, comme bon nombre de pays de l’Est, gardera toujours cette identité propre qui vit dans la glace comme dans la vodka ainsi qu’un poisson dans l’eau. Car un climat murmure toujours quelque chose de plus intelligible et de plus persistant à l’oreille des hommes qu’une grande idéologie.



